ÉLOGE  FUNÈBRE DE ROGER TEISSERENC PRONONCÉ

PAR MAlTRE  LOUIS  JOURDAN

LODÈVE, Le 8 février 1936

Mes chers Amis, Messieurs,

L'assassinat de notre si cher et si regretté Roger TEISSERENC, commis avec de tels raffinements de lâcheté et de cynisme, que toutes les consciences en ont été révoltées, a plongé dans la plus douloureuse stupeur, sa famille, ses amis, la ville de Lodève toute entière et la vaste région, dans laquelle les familles TElSSERENC et de FABREGUES sont si profondément aimées, vénérées et respectées.

Pauvres humains, qui  croyons que de tels crimes ne pourraient jamais être perpétrés sous nos ciels voisins de l'Aveyron et de l'Hérault, où les populations chrétiennes, laborieuses et honnêtes, qui en respirent l'air si pur, sont fermement attachées à Dieu, à   la Famille , au droit et à l'honneur!

Hélas! il n'en a pas été ainsi et nous pleurons aujourd'hui celui dont la bonté, l'intelligence et l'activité étaient proverbiales et qui a été si prématurément ravi à l'affection de tous. Bien des yeux se sont embués de larmes à la nouvelle de son malheureux trépas et la foule émue et attristée, qui se presse, en ce jour, à ses obsèques, marque combien il était aimé.

Ingénieur directeur d'une industrie qu'il avait crée à Lodève et qu'il avait rendue florissante, il avait quitté le 4 février 1936 notre ville pour une tournée d'affaires et assurer ainsi à ceux qu'il employait le travail rémunérateur qui les mettait avec leurs famille à l'abri du besoin. Et au cours de ce voya­ge dont  l’excellence du but ne saurait échapper à personne, il a trouvé, dans un élan d'altruisme et de charité, cette mort horrible, dont les détails qu'on nous a donnés, nous glacent d'épouvante.

Ah ! terrifiante ferme de la Terradouire , ton nom unira dans la suite des âges, ces mots si dissemblables et si opposés de bonté et de malédiction. Bonté, lorsque nous penserons à toi, mon cher Roger, en longeant ces bâtiments édifiés au milieu du plateau désertique; malédiction, lorsque le souvenir de ceux qui t'ont si cyniquement assassiné, nous fera serrer les poings et empourprera notre front de l'invincible colère qui montera de notre coeur.

J'étais passé en ta compagnie, l'été dernier, plus exactement le 30 juillet 1935, devant ces constructions * à jamais tragiques: le calme et la douceur du matin, la présence de la famille du pâtre transhumant rendaient leurs abords un peu plus accueillants qu'à l'ordinaire et les troupeaux paissaient alentour; six mois après par une froide journée d'hiver, tu refaisais la même route, mais c'était pour la dernière fois.

Ô indicible tristesse! Ô incommensurable douleur !... il n'y a que des âmes chrétiennes comme celles de ta chère famille et comme les nôtres qui peuvent y survivre. Tu as quitté cette terre, mon cher Roger, dans un dernier acte de bonté et lorsque ta si belle âme aura paru devant Celui qui est la Bonté même, nous  sommes certains qu'il l'aura accueillie dans son Paradis, car est juste celui qui est bon et, comme l'a dit Bossuet, « la fin de la religion, l'âme des vertus, c'est la charité ».

Tu as retrouvé dans les demeures éternelles tous ceux qui, appartenant comme toi aux familles TEISSERENC et FOURCADE, si anciennes et si estimées, comptent au nombre des élus, ton père si aimé, ta si sainte mère, tes frères Maurice tué en 1915 si glorieusement sur le front de Champagne et Louis, qui par sa haute intelligence était appelé au plus brillant avenir. Soldat, tu as suivi, durant la guerre, les exemples de Maurice. Savant ingénieur, durant la paix, nous sentions revivre en toi l'amour des sciences exactes, que nous avions admiré chez Louis. Époux,  père de famille, gendre et frère c'étaient les inestimables vertus de ton père et de ta mère, qui resplendissaient à ton foyer.

Au revoir, la Haut ! mon cher et regretté Roger, quand mon heure sera venue...

 

* aujourd’hui disparues avec l’élargissement de la route.                 RETOUR